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Qu'il est bon d'être futile !

Samedi 13 septembre 2014 à 15:42

Comme on peut le voir dans les catégories d’articles, même si je suis très éclectique dans mes lectures, il y a des genres que je lis moins, beaucoup moins que d’autres. Et celui que je ne lis vraiment presque pas, c’est la poésie. J’ai eu un mini-traumatisme avec le symbolisme au lycée, je n’arrive absolument pas à comprendre les poèmes et encore moins à les apprécier. Mais je me souvenais aussi de Baudelaire, qui m’avait plu sans que j’en aie beaucoup de souvenirs. Alors cet été, j’ai voulu me lancer en solo, en prenant mon temps, et je crois que j’ai vraiment bien fait de me tourner vers Victor Hugo, dont j’apprécie déjà les romans et le théâtre.
 
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Pendant des Châtiments, également rédigé en exil (le poète a quitté la France suite au coup d’État de Napoléon III), Les Contemplations est un recueil avec une double structure : Autrefois et Aujourd’hui, dont la rupture est le décès de la fille de Hugo, Léopoldine ; le recueil est en plus découpé en six livres. Chacun a un thème principal, et pour chaque partie j’ai relevé mes poèmes préférés. Je vais vous parler de tout ça.
 
Mon édition est du Livre de Poche, et je l’ai trouvée vraiment géniale. Elle m’a bien aidée à comprendre le contexte du recueil, m’a donné des éléments sur la vie d’Hugo que j’avais un peu oubliés, et les notes de bas de page sont extrêmement utiles, sans non plus tout nous expliquer (faut réfléchir un peu soi-même  quand même !). Comme la préface, elles nous donnent des clés pour comprendre par nous-mêmes et réussir à analyser les poèmes. Le dossier à la fin contient notamment des extraits de critiques de l’époque où le recueil a été publié, très intéressants, et un tableau qui donne les dates réelles d’écriture des poèmes et les dates fictives choisies par Hugo pour son poème. La temporalité est donc décalée. Le recueil est entièrement autobiographique mais a aussi une valeur universelle, car le poète souhaite que le lecteur se retrouve dans ses mots, comme il le dit lui-même dans la préface de son recueil. J’ai aussi remarqué dès le début à quel point l’auteur est cultivé. Tacite, Chateaubriand et Térence, rien que dans la préface ! J’ai moins aimé le côté religieux, souvent présent notamment à travers des références fréquentes à la Bible et à l’Ancien Testament, même si Hugo a développé des croyances bien à lui, qui s’éloignent parfois beaucoup du catholicisme.
 
Aurore, le premier livre, parle de la jeunesse du poète, de ses premières amours adolescentes, et aussi de son éveil à la poésie, une poésie douce et bucolique, où les soucis n’existent guère. J’ai beaucoup aimé Mes deux filles, où on sent très fort l’amour du poète pour ses enfants. Lise m’a plu aussi pour sa fraîcheur et sa candeur, ce poème respire le bonheur. Vere Novo est très bucolique, on constate que l’auteur a une solide culture antique. Ça m’a rappelé quelques textes que j’avais faits en cours de latin ! La Coccinelle est un poème tout léger, mignon, avec un joli trait d’esprit pour finir. Le romantisme des jeunes années est omniprésent dans ce premier livre et c’était un plaisir de commencer le recueil ainsi.


La Coccinelle (I, XV)
 
Elle me dit : « Quelque chose
Me tourmente. » Et j'aperçus
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose.
 
J'aurais dû – mais, sage ou fou,
A seize ans on est farouche, –
Voir le baiser sur sa bouche
Plus que l'insecte à son cou.
 
On eût dit un coquillage ;
Dos rose et taché de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.
 
Sa bouche franche était là :
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle ;
Mais le baiser s'envola.
 
« Fils, apprends comme on me nomme, »
Dit l'insecte du ciel bleu,
« Les bêtes sont au bon Dieu,
« Mais la bêtise est à l'homme. »
 
Paris, mai 1830.
 
 
Dans L’âme en fleur, Hugo se place encore du temps de sa jeunesse. On y retrouve l’amour, sa vision de la poésie et de la nature et les liens entre ces sujets. Les thèmes restent plutôt joyeux mais les poèmes semblent gagner en maturité. Il y a un peu moins d’innocence, c’est le début des grandes réflexions, et déjà la mort fait son apparition. Le II ressemble à une chanson d’amour, j’adore la mélodie qui s’y niche. Le VII est un poème d’amants aussi, avec une forte note sensuelle absente d’Aurore, et de nouveau on retrouve des références à l’Antiquité. Le XVI met en parallèle l’homme amoureux et l’oiseau et donne un joli petit poème où une pointe d’érotisme se cache aussi. Après l’hiver est un peu plus long et lie le printemps à la naissance du désir amoureux. C’est un poème qui joue sur les contrastes et que j’ai trouvé très beau. Crépuscule, comme son titre l’indique, est plus sombre. Le recueil bascule lentement vers l’obscurité. La nature, la mort et l’amour sont inextricablement liés. Ce poème préfigure la mort de Léopoldine, qui approche dans le recueil. On ressent un peu l’urgence d’aimer car on ignore quand la mort peut frapper. C’est vraiment un poème typiquement romantique.


Épitaphe (II, XV)
 
Il vivait, il jouait, riante créature.
Que te sert d’avoir pris cet enfant, ô nature ?
N’as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l’onde amère ?
Que te sert d’avoir pris cet enfant à sa mère,
Et de l’avoir caché sous des touffes de fleurs ?
 
Pour cet enfant de plus tu n’es pas plus peuplée,
Tu n’es pas plus joyeuse, ô nature étoilée !
Et le cœur de la mère en proie à tant de soins,
Ce cœur où toute joie engendre une torture,
Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
Est vide et désolé pour cet enfant de moins !
 
Mai 1843.


 II, XXV
L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée, 
Veut faire une quenouille à sa grande poupée. 
L'aïeule s'assoupit un peu ; c'est le moment. 
L'enfant vient par derrière et tire doucement 
Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, 
Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie 
La belle laine d'or que le safran jaunit, 
Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
 
Cauteretz, août 1843.
 
 
Avec Les luttes et les rêves, on arrive dans du sérieux. Victor Hugo développe sa pensée politique et poétique. J’ai marqué beaucoup de poèmes dans ce livre, c’est donc qu’il m’a plu ! En tout cas, il aide à réfléchir, et l’engagement d’Hugo était très intéressant à suivre. On y sent aussi son talent de conteur et de rhéteur en plus de la poésie. Melancholia est un long poème qui introduit la pensée d’Hugo sur les pauvres gens, sur son siècle de travail et d’industrie qui oublie l’humain. La Chouette est une condamnation des superstitions, qui renforcent l’ignorance et peuvent faire beaucoup de mal, et une défense des animaux soi-disant mauvais ou dangereux simplement parce qu’ils sont différents. À la mère de l’enfant mort est très triste, touchant de justesse. Même si chronologiquement le poème est inséré avant le 4 septembre 1843, le poète y pleure sa fille. Le texte est de toute façon à destination de tout parent qui a perdu un enfant. Épitaphe crie l’insensé de la mort d’un être si jeune, en s’en prenant à la nature. Là aussi, j’ai été émue par la violence de la douleur qui se dégage des vers. Le Maître d’études est probablement un hommage rendu au surveillant qui a encouragé Hugo alors qu’il était collégien à écrire des poèmes. Il parle de l’injustice de cette condition et quelque part a une dette envers cet homme. Chose vue un jour de printemps traite aussi de la thématique du deuil en y adjoignant une composante plus sociale. Le Revenant est vraiment magnifique, la fin m’a laissé les larmes aux yeux tellement il est bien construit et écrit (allez le lire !).  Apparemment il a beaucoup attiré l’attention des critiques à sa parution et je peux comprendre pourquoi. Un petit poème plus léger a aussi retenu mon attention, il s’agit du XXV. C’est une scène quotidienne, très courte, toute en malice. Le Poëte est un beau mais sombre hommage à Shakespeare. La Nature est très engagé politiquement car il ache un écrit en faveur de l’abolition de la peine de mort et de l’adoucissement des peines. Ce discours d’un arbre m’a beaucoup plu.
 
On passe ensuite à Pauca Meae, sur le deuil, le vrai, l’inénarrable. Deux poèmes se déroulent, puis la date du décès s’étale, fait la rupture. Le poème précédent, 15 février 1843, dit adieu à Léopoldine lorsqu’elle épouse Charles Vacquerie, mais Hugo fait aussi de manière anticipée son adieu en tant que vivant à la morte. Veni, vidi, vixi (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu) hurle le désespoir et le désir du poète de mourir lui aussi. S’il a vu sa fille partir, c’est qu’il a bien assez vécu, comme il le dit au premier vers. Le XIV marque le temps qui passe malgré son caractère figé pour le père toujours pris dans sa douleur. C’est la visite sur la tombe, et encore le désir de la rejoindre. À Villequier s’adresse directement à Dieu. Le poète comprend que la mort doit survenir mais ne peut l’accepter dans son absurdité et réclame le droit de pleurer son enfant. J’ai beaucoup aimé le dernier poème du livre intitulé Charles Vacquerie. Hugo aurait pu en vouloir à son gendre, car c’est en partant avec lui faire une promenade en bateau sur la Seine que Léopoldine s’est noyée. Mais il a sauté à l’eau pour la sauver, et est mort lui aussi. Hugo lui rend hommage et en fait un héros. Le couple Charles-Léopoldine se retrouve de l’autre côté et leur amour devient éternel, ce qui n’est pas sans rappeler Roméo et Juliette.


Le Mendiant (IV, IX)
 
Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
Je cognai sur ma vitre ; il s'arrêta devant
Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.
Les ânes revenaient du marché de la ville,
Portant les paysans accroupis sur leurs bâts. 
C'était le vieux qui vit dans une niche au bas 
De la montée, et rêve, attendant, solitaire, 
Un rayon du ciel triste, un liard de la terre, 
Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu. 
Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu. 
Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
Le pauvre. » Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
Et je lui fis donner une jatte de lait.
Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait, 
Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre. 
« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre, 
Devant la cheminée. » Il s'approcha du feu. 
Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu, 
É talé largement sur la chaude fournaise,
Piqué de mille trous par la lueur de braise,
Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé. 
Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé 
D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières, 
Je songeais que cet homme était plein de prières, 
Et je regardais, sourd à ce que nous disions, 
Sa bure où je voyais des constellations.
 
Décembre 1834
 
 
Le cinquième livre, En marche, figure l’exil du poète, aussi bien politique (suite à l’avènement du Second Empire et de Napoléon III) et intérieur (toujours lié au décès de Léopoldine, il s’exile des vivants en cherchant à se rapprocher d’elle, et aussi par rapport à son objectif d’atteindre à la contemplation). Le premier poème, À Aug. V. (Auguste Vacquerie, frère de Charles) est en miroir du poème précédent mentionné ci-dessus. Charles a accompagné Léopoldine dans la mort, Auguste a accompagné Victor dans l’exil. Écrit en 1846 est un poème politique, où Hugo explique comment de royaliste il est devenu républicain. Ce n’est pas le seul poème de ce genre dans le recueil, mais j’ai trouvé que c’était le plus didactique et le plus intéressant. Le Mendiant explique très clairement la vision d’Hugo sur la misère. Il y voit toujours de la beauté, de la grandeur, qui est toute fausse chez les plus aisés. Il fait partie de ces poèmes qui rappellent Les Misérables (toujours pas lu, c’pas bien), publié quelques années plus tard. Dolorosae parle au nom d’Hugo et de sa femme, toujours accablés par le deuil de longues années après le drame. L’éloignement physique de l’exil n’atténue pas la douleur. Les Malheureux entreprend de parler des pauvres gens, notamment en les opposant aux fats, aux injustes qui vivent pourtant dans de bien meilleures conditions. Il est tout à fait dans la continuité du Mendiant.
 
Le dernier livre, Au bord de l’infini, est aussi celui que j’ai le moins aimé. Hugo y exprime sa vision de la mort. Le livre est fortement imprégné de sentiments religieux et se perd dans des réflexions qui ne m’ont pas toujours intéressée. Néanmoins, j’en retiens l’idée qu’on ne peut connaître la joie sans passer par la tristesse, et que la beauté ne peut se dévoiler qu’en ayant vu l’hideux. Hugo n’aurait jamais accédé à ces contemplations sans les épreuves qu’il a traversées. Seuls deux poèmes m’ont marquée. Claire est un hommage à la fille décédée de Juliette Drouet, la maîtresse d’Hugo pendant des dizaines d’années. C’est un assez long poème en quatrains, où l’on sent toujours le fort désir de retrouvant les disparus, éventuellement en les rejoignant. Dans En frappant à une porte, le poète revient sur toutes les pertes qu’il a subies. Son premier enfant, mort à trois mois ; ses parents ; ses deux frères ; Léopoldine… Au final, seule sa fille Adèle (qui était folle) lui a survécu. Tous ses autres enfants sont morts, sa femme aussi, même sa maîtresse je crois, et lui est parti à 83 nans. En lisant ce poème, j’ai éprouvé beaucoup de peine pour lui, comme de nombreuses autres fois au cours de ma lecture.


En frappant à une porte (VI, XXIV)
 
J’ai perdu mon père et ma mère,
Mon premier né, bien jeune, hélas !
Et pour moi la nature entière
Sonne le glas.
 
Je dormais entre mes deux frères ;
Enfants, nous étions trois oiseaux ;
Hélas ! le sort change en deux bières
Leurs deux berceaux.
 
Je t’ai perdue, ô fille chère,
Toi qui remplis, ô mon orgueil,
Tout mon destin de la lumière
De ton cercueil !
 
J’ai su monter, j’ai su descendre.
J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.
J’ai connu la pourpre, et la cendre
Qui me va mieux.
 
J’ai connu les ardeurs profondes,
J’ai connu les sombres amours ;
J’ai vu fuir les ailes, les ondes,
Les vents, les jours.
 
J’ai sur ma tête des orfraies ;
J’ai sur tous mes travaux l’affront,
Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,
L’épine au front.
 
J’ai des pleurs à mon oeil qui pense,
Des trous à ma robe en lambeau ;
Je n’ai rien à la conscience ;
Ouvre, tombeau.
 
Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
 
 
Cette expérience avec la poésie d’Hugo était très enrichissante et m’a énormément plu, en plus de faire tomber mes appréhensions quant à ce genre. Je suis absolument ravie de m’être lancée. L’édition que j’ai du Livre de Poche était en plus parfaite pour une novice en la matière comme moi. Je ne compte pas m’arrêter là mais je ne sais pas encore avec quel poète et quel recueil continuer ma découverte de la poésie ! Je ne peux pas mettre tous les poèmes dont je vous ai parlé dans cet article (j'en ai sélectionné courts), aussi je vous invite à aller voir ceux que je n'ai pas reproduits.

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Par maud96 le Dimanche 14 septembre 2014 à 11:37
Un article vraiment sympa : de retour en France, j'essaierai d'acheter cette édition de poche des Contemplations. Et merci d'avoir si longuement cité ces extraits : ils remplissent d'admiration pour Hugo et donnent envie de le lire...
Par Demoiselle-Coquelicote le Dimanche 14 septembre 2014 à 11:55
Tant mieux, c'était le but ^^ Merci pour ton commentaire !
Par Scarlett Julie le Dimanche 14 septembre 2014 à 13:21
Merci beaucoup pour ce bel article !!! J'avoue que je n'ai plus lu de poésie depuis l'acole et là tu me donnes envie de m' plonger dans ce recueil d'Hugo ! Le 1er extrait "La Coccinelle" m'a littéralement enchanté <3 Merci pour les extraits ! Cet homme a vraiment vécu une vie mouvementée ...
 

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