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Qu'il est bon d'être futile !

Mercredi 13 août 2014 à 15:46

Cela faisait des années que je voulais lire Au Bonheur des Dames de Zola. Déjà parce que c’est un sacré classique, l’un des romans les plus connus de cet auteur, l’une des pierres angulaires de sa saga des Rougon-Macquart, mais aussi parce qu’une série s’inspirant de ce roman me faisait de l’œil, The Paradise. Je vais enfin pouvoir la regarder ! Je sais qu’elle n’est pas fidèle, mais je voulais quand même connaître l’histoire de Zola avant.
 
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Denise Baudu arrive à Paris avec ses deux jeunes frères suite à la mort de leur deuxième parent, sans argent en poche. Ils se réfugient d’abord chez leur oncle qui tient un petit commerce de draps et autres tissus, mais juste en face, le Bonheur des Dames fait une rude concurrence à tous les artisans du quartier, en vendant des articles divers à des prix très bas. Aussitôt Denise se sent attirée par ce grand magasin et veut y travailler pour pourvoir aux besoins de sa petite famille.
 
Le « problème » qu’il y a eu avec ce roman, c’est que plusieurs personnes m’avaient dit que j’avais bien choisi, que c’était un Zola « joyeux ». Mouais. Je n’ai rien contre quelques péripéties dramatiques, mais ce livre n’a rien de joyeux, je l’ai trouvé plutôt déprimant tout du long. Même la fin ne relève pas le niveau de gaieté général. En même temps, Zola est fidèle à lui-même, il est naturaliste. Il observe et retranscrit dans ses romans les problèmes de son temps, et il faut dire que le XIXème n’était pas majoritairement heureux. Ne vous y trompez pas, j’apprécie cet auteur, mais il manque un fond de beauté dans ses œuvres, que je trouve chez Hugo en revanche. Au moins, dans ce volume des Rougon-Macquart le principe l’hérédité n’est pas mis en avant. J’en ai horreur ; cela revient à dire que dès notre naissance, notre destin est tracé du fait de nos ancêtres. Si votre mère était folle, vous le serez aussi par exemple. Heureusement que ce n’est pas comme cela, que chaque individu est défini par une multitude de facteurs et a un libre arbitre. Cela dit, j’avais adoré La Bête Humaine, où cette théorie est bien davantage au centre de l’histoire, mais ce roman-là se lit presque comme un thriller, ça ne m’avait pas dérangée. J’étais plus jeune aussi.
 
Maintenant que j’ai râlé sur la tristesse accablante de ce livre, je peux parler du reste. Ce fut une très bonne lecture. J’ai admiré (comme toujours avec les auteurs de ce siècle) la magnifique maîtrise de l’écriture par Zola, qui vire adroitement d’un dialogue vers une description ou une explication du fonctionnement du grand magasin. S’il est parfois très précis (trop peut-être par moments ?), il n’est jamais ennuyeux. Il est difficile de savoir s’il fait entendre sa voix par la bouche de ses personnages. Je ne connais pas assez bien sa vie pour savoir s’il était plutôt du côté des grandes enseignes ou des petits artisans. J’espère en revanche qu’il n’était pas aussi misogyne que le personnage de Mouret le laisse entendre ! Je ne pense pas, car le personnage principal, celui qu’on ne perd jamais de vue, c’est bien Denise. Au fur et à mesure que le roman avance, tout tourne de plus en plus autour d’elle. Je dois dire que je l’ai trouvée un peu fade. Zola ne fait pas des héroïnes, il fait des portraits, tristes eux aussi. Pendant quasiment les deux premiers tiers, j’avais envie de la prendre par les épaules et de la secouer. Quelle idée de se laisser faire à ce point ! Il y a des limites à la douceur et à l’humilité, mais Denise ne les connaît pas. J’imagine qu’il faut retenir au final que si on reste vertueux et droit, on s’en sortira toujours. Ça m’étonne de Zola justement ! Je me demande s’il n’avait pas envie de la laisser tomber à la fin, mais on a dû lui dire qu’il valait mieux faire une fin à peu près heureuse. Elle est assez incertaine en fait, il pourrait se passer beaucoup de choses après de pas très chouettes… Bref, j’aurais davantage apprécié Denise si elle avait été moins extrême dans sa ligne de conduite. Son ascension sociale a un côté conte de fée assez étonnant, tout en n’étant pas assurée à mon avis, car à monter très vite, on peut aussi descendre ensuite très bas, encore plus bas qu’elle a été dans la première moitié du roman.
 
Il y a peu de personnages attachants en fin de compte. J’ai bien aimé Pépé, mais on le voit trop peu. Jean m’a mise sur les nerfs, quel gamin irresponsable ! Pauline m’a plu globalement, elle est pragmatique, la tête sur les épaules et gentille avec Denise dès le début, ce qui contraste avec l’attitude de tous les autres envers elle. Mouret est, il faut bien le dire, un gros c*nn*rd. Intelligent, très fin, charismatique, pas méchant bougre au fond, mais si plein de suffisance et de dédain pour les femmes ! J’étais presque peinée de toutes les voir tomber dans ses pièges de vendeur. C’est vrai, beaucoup de femmes sont saisies de temps à autre d’une folie acheteuse. Les hommes ne sont-ils pas enclins aux mêmes folies, mais sous des formes un peu variées ? Je crois que si. Pourtant, seules les femmes en prennent pour leur grade. Cependant, Zola est très fort. Ses descriptions du magasin, de ses expositions spéciales, font vraiment rêver. Je pensais facilement à la démesure des Galeries Lafayette, mais là c’est encore plus énorme. Rien que visiter le bâtiment doit être extraordinaire, pas besoin d’acheter (d’ailleurs quand je visite lesdites Galeries je garde mes sous, vu les prix !). Et puis, le thème du consumérisme n’a pas fini d’être actuel je crois…
 
Comme vous le voyez, Zola a provoqué en moi des sentiments souvent ambivalents, dus surtout au fait que je ne sais pas ce qu’il souhaitait que son lecteur retire de ce roman. Pour cela il me faudrait mieux connaître l’auteur, malheureusement je n’ai pas le temps de faire des recherches à ce sujet en ce moment.
 
Au Bonheur des Dames est un roman très précis, considérablement bien écrit, qui donne à réfléchir à la nature de l'homme tout en suivant une histoire entourée de plusieurs petits récits. Les fanfreluches affichées très souvent et le personnage principal n’en feront pas mon roman préféré ni une lecture à refaire d’urgence mais c’est un assurément un beau classique du XIXème, accessible et entraînant.
 
"– Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d’un rire hardi, vous vendrez le monde !
Maintenant, le baron comprenait. Quelques phrases avaient suffi, il devinait le reste, et une exploitation si galante l’échauffait, remuait en lui son passé de viveur. Il clignait les yeux d’un air d’intelligence, il finissait par admirer l’inventeur de cette mécanique à manger les femmes. C’était très fort. Il eut le mot de Bourdoncle, un mot que lui souffla sa vieille expérience.
– Vous savez qu’elles se rattraperont.
Mais Mouret hausse les épaules, dans un mouvement d’écrasant dédain. Toutes lui appartenaient, étaient sa chose, et il n’était à aucune. Quand il aurait tiré d’elles sa fortune et son plaisir, il les jetterait en tas à la borne, pour ceux qui pourraient encore y trouver leur vie. C’était un dédain raisonné de Méridional et de spéculateur."
 
"Mais elle souffrait davantage encore des importunités de la rue, de la continuelle obsession des passants. Elle ne pouvait descendre acheter une bougie, sur ces trottoirs boueux où rôdait la débauche des vieux quartiers, sans entendre derrière elle un souffle ardent, des paroles crues de convoitise ; et les hommes la poursuivaient jusqu’au fond de l’allée noire, encouragés par l’aspect sordide de la maison."
 
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Choses � dire

Dire quelque chose

Par Ptyx le Mercredi 13 août 2014 à 16:13
Pour info, Mouret est le héros de son propre roman, Pot-Bouille, qui raconte son arrivée à Paris et comment il s'est mis à travailler au Bonheur des Dames (et il apparaît dans d'autres).

Zola, ce n'est jamais joyeux, il y a toujours un quota de morts (G.R.R Martin n'est qu'une fillette), même si à mesure qu'il avance en âge, il devient un peu moins violent (ou moins caricatural, au choix). Cela dit, de nos jours, on ne peut plus vraiment voir sa théorie de l'hérédité comme un principe réaliste: on sait que c'est faux. Perso, je lis sa saga comme une épopée mythologique moderne. Ce qui différencie de la mythologie antique, c'est que la tragédie n'est plus orchestrée par des dieux extérieurs, mais par des gènes ; mais au delà de ça, tu as de mauvais génies, des malédictions, des ensorcellements, des créatures horribles (le train, l'alambic, la foreuse de la mine, etc.), une faute originelle, etc. On est dans la littérature, donc dans la représentation symbolique, pas dans la description du réel. Dans un sens, il n'a pas réussi son pari (vu que c'était son ambition) et c'est tant mieux. C'est finalement un truc que j'aime beaucoup chez lui.

L'un de ses livres les moins naturalistes, écrit comme une sorte de conte tout de velours, c'est le Rêve. Je pense qu'il te plairait. C'est un Zola un peu différent, un peu merveilleux (et aussi son plus court de la série). Après, on gagne beaucoup à lire la série complète. =)
Par Demoiselle-Coquelicote le Mercredi 13 août 2014 à 16:23
Merci pour ce commentaire très éclairant ! Voilà pourquoi j'aurais dû poursuivre des études en lettres ^^ C'est pas une mauvaise façon de prendre son œuvre en effet... Alors comme les textes mythologiques, Zola se sera petit bout par petit bout ! J'ai aimé Au Bonheur, je pense simplement que je n'y étais pas "préparée" comme il le faudrait. Je ne sais rien de Zola à part qu'il a été dreyfusard, et sur le tard plutôt. Je m'aperçois de plus en plus que ça peut être gênant quand on lit ce genre de romans. Il y a beaucoup de réel tout de même, mais disons qu'il ne dépeint que les parties qui l'arrangent.
Je retiens pour Le Rêve alors ! Je ne me fais pas d'illusion, on ne peut pas tout lire dans une vie, et je pense que je passerai mon tour pour les Ruugon-Macquart et La Comédie humaine ! Mais je compte en lire d'autres au fil des années ^^
Par alyane le Mercredi 13 août 2014 à 19:08
J'ai lu ce livre, il y a de nombreuses années avec un certain plaisir. J'ai bien apprécié l'observation de ce nouveau monde en pleine création, celle des grands magasins...
Par DoloresH le Mercredi 13 août 2014 à 22:00
J'attendais avec impatience ton avis sur ce livre que j'avais adoré. Il est vrai que Zola n'est jamais un joyeux drille, et que je n'ai jamais lu aucun Rougon Macquart qui ne soit pas légèrement tragique (et pourtant j'en ai lu 17). Mais c'est ce que j'aime chez lui, je crois, le fait de voir tous ces personnages se démener, se débattre pour sortir la tête de l'eau, et se faire happer comme de petits poissons par une société affamée et cruelle.
Par Demoiselle-Coquelicote le Lundi 25 août 2014 à 18:32
Je comprends, mais c'est dommage d'être si "pessimiste" ! Surtout que je crois que Zola n'était pas si défaitiste, sinon pourquoi avoir défendu Dreyfus dans la presse ? Le XIXème siècle n'est pas un "beau" siècle, mais il s'y trouve de bonnes choses quand même, et tout ça manque un peu d'équilibre chez cet auteur ^^ La prochaine fois, je partirai carrément sur un pitch dépressif, comme ça je n'aurai pas de souci ;)
Par Emilie le Jeudi 28 août 2014 à 13:18
Bonjour ! C'est la première fois que je commente sur ton blog que je lis pourtant régulièrement. Je voulais juste réagir par rapport à ce "pessimisme" ambiant dont tu parles dans ton billet car j'ai un avis assez différent :p

En effet, selon moi, ce roman est le plus "positif" de la série car, justement, Zola montre le progrès que constituent les nouveaux magasins : moins chers, plus accessibles et innovants. Ce que tu soulèves de triste, je suppose que c'est le sort des autres commerçants et c'est en cela que Zola se montre nuancé dans son propos car il n'élude pas le côté négatif de ce progrès (j'ai trouvé le sort de la cousine de Denise très émouvant).

Finalement, Denise est un personnage très positif puisqu'elle décide d'aller dans le sens du progrès, en rejoignant le Bonheur des Dames et en s'alliant à Mouret. C'est parce qu'elle est visionnaire qu'en s'en sort et qu'elle réalise une superbe ascension lors du roman.

Personnellement, j'adore ce roman (c'est même l'un de mes préférés toutes catégories)car j'en aime le message "positif", cette confiance en l'avenir qu'on sent et qui, effectivement, tranche un peu avec les autres romans de l'auteur. Et puis, j'aime également le style de Zola, ses envolées lyriques lors des descriptions du magasin !

Je te conseille aussi Pot-Bouille qui relate le parcours de Mouret, que j'ai trouvé extrêmement cynique mais assez drôle ;)
Par Demoiselle-Coquelicote le Jeudi 28 août 2014 à 15:05
Merci pour ton commentaire ! Certes, les grands magasins permettent d'acheter moins cher, mais outre cela signe dans ce roman la fin de nombreux petits commerces, cela signe aussi la fin des produits de qualité, en plus de prendre les clientes pour des andouilles. C'est aussi déprimant dans les relations entre les personnages. Denise est excessivement mal accueillie à sa première embauche, à part par Pauline. Son frère est un petit c*n si tu me pardonnes l'expression (sérieux, sa sœur bosse 20h par jour pour joindre les deux bouts et il lui demande du fric pour aller draguer ?), etc. Elle n'est réengagé que par la volonté du grand patron, et à mes yeux elle doit son ascension à cela seulement. Des passages décrivent sa façon calme d'imposer son autorité petit à petit, mais ils sont peu nombreux, alors que ceux consacrés aux volontés de Mouret sont légions. J'aurais préféré au final qu'elle ne lui doive rien et qu'elle ne lui cède pas. Quant à la confiance en l'avenir, je ne l'ai pas ressentie du tout ^^' Par contre je suis d'accord pour le style, les descriptions du Bonheur des dames font vraiment rêver. Comme je l'ai dit dans d'autres commentaires, j'essaierai de continuer Zola, mais je ne sais pas encore avec quel roman ce sera.
Par Emilie le Jeudi 28 août 2014 à 16:24
Je suis d'accord avec toi dans ce que tu as écrit et c'est justement en cela que Zola est réaliste malgré tout. Ce roman a des côtés très amers qui montrent que tout a un prix malheureusement. En revanche, je ne trouve pas que Denise cède vraiment à Mouret. Elle commence d'abord par le repousser il me semble (ma lecture est assez lointaine et j'ai plutôt l'intrigue de la série The Paradise en tête, ce qui doit "positiver" l'image que j'ai de ce roman ^^)et à la fin, c'est plutôt lui qui est dépendant d'elle : d'ailleurs la scène où la magasin fait plus d'un million de recette m'avait assez marquée à ce propos car Mouret a tout pour être satisfait mais il est effondré, ce qui prouve que son argent ne fait pas tout.

Je crois avoir lu dans un de tes anciens billets que tu voulais voir la série de la BBC. Moi, j'ai adoré cette série mais là pour le coup, tout le côté "négatif" du roman passe à la trappe, c'est surement pour ça que j'en ai une vision davantage "bisounours" :p
Par Demoiselle-Coquelicote le Jeudi 28 août 2014 à 17:38
En effet, il est plus dépendant d'elle que l'inverse, mais à la toute fin, elle lui cède, on comprend qu'ils vont se marier. En un sens elle a gagné, elle ne sera pas simplement sa maîtresse comme il le désirait, il doit aller jusqu'au mariage pour l'avoir. J'aurais aimé en fait qu'elle ne soit pas amoureuse de lui, ou qu'elle le repousse malgré tout, même après la proposition de mariage.
J'ai beaucoup entendu que la série était plus optimiste, d'ailleurs ça se voit sur les affiches, qui sont très lumineuses. J'ai très envie de la voir, elle est en tête de mes priorités à regarder ! Mais je n'oublierai pas que le roman est beaucoup plus sombre =)
 

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