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Qu'il est bon d'être futile !

Lundi 14 octobre 2013 à 19:22

En septembre, le Chapelier Fou a choisi pour moi Anna Karénine. Il fait partie des livres que j’ai reçus à Noël dernier, et j’avais très envie de le lire. Seule sa longueur me retenait, et en effet il faut se préparer à y passer longtemps, mais ça vaut complètement le coup. Et un coup de cœur, un ! J’avais déjà lu du Tolstoï au lycée, avec La mort d’Ivan Ilitch, et je n’en garde quasiment aucun souvenir. Par contre, je ne risque pas d’oublier mes impressions sur Anna.
 
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Cette histoire, bien que très connue de nom, demeure assez floue pour de nombreuses personnes, alors je fais un petit résumé du début. Stépan Arkadiévitch Oblonskï, dit Stiva, est dans les ennuis jusqu’au cou. Il a trompé sa femme, Dolly, avec la gouvernante, sa femme l’a appris et a bien envie de le mettre dehors et de demander le divorce. Stiva appelle alors sa sœur à l’aide, Anna Arkadiévna, femme de Karénine, et la fait venir à Moscou pour calmer sa femme. Dans le même temps, Constantin Dmitrich Lévine, dit Kostia, ami de Stiva et de la famille de Dolly, les Stcherbatzkï, est de retour à Moscou avec l’intention de demander à la petite sœur de Dolly, Kitty, de l’épouser. Mais Kitty est amoureuse du comte Vronskï et refuse Lévine. C’est à ce moment qu’Anna fait la connaissance de Vronskï, et que leur vie en est radicalement bouleversée.
 
Déjà dans ce résumé, vous avez pu tiquer un peu sur les noms. Avoir conservé dans la traduction la typologie des noms russes m’a beaucoup plu, ça permet de vraiment s’immerger dans cette ambiance qui m’était peu familière. Je n’ai éprouvé aucune difficulté à suivre qui était qui. Le mieux est de savoir à l’avance comment sont construits les noms russes (je suis allée voir sur Wikipédia au tout début de ma lecture) : il y a le prénom, le nom du père suivi du suffixe masculin ou féminin selon le sexe de la personne et enfin le nom de famille. Plusieurs personnages ont également des surnoms.
Nous avons donc Stépan (prénom) Arkadiévitch (prénom du père) Oblonskï (nom de famille), dit Stiva (surnom). Comme Anna est la sœur de Stépan, son deuxième nom est Arkadiévna, le nom de leur père avec le suffixe féminin. Vous verrez, une fois qu’on s’y est fait, c’est facile et même pratique pour situer les différents persos !
 
Ce roman est tout autant une fiction romanesque qu’une étude de mœurs et de la vie sociale de la Russie dans la deuxième partie du XIXème siècle. Certains passages peuvent de ce fait paraître un peu longs, mais j’en ai remarqué vraiment très peu, la plupart du temps c’est pa-ssio-nnant. Tolstoï a très bien équilibré entre la vie mondaine représentée par Anna, Vronskï, Stiva, le travail des hautes sphères de l’Etat avec Karénine, les questions électorales avec Sviajskï, le travail des paysans et ouvriers agricoles, le travail en tant que propriétaire terrien de Kostia, l’industrialisation avec les chemins de fer, etc… Même au niveau des lieux, on alterne entre la campagne avec la maison de Lévine ou celle de Vronskï, la ville avec Moscou et Pétersbourg, on fait aussi un petit tour par l’Italie… C’est très diversifié. On trouve également quelques passages philosophiques, très intéressants, mais qui peuvent s’avérer ennuyeux lorsqu’on n’est pas d’humeur. Généralement ceux-là sont bien passés, par contre j’ai eu plus de mal avec les questions agricoles que se pose surtout Kostia. De même, ses interrogations existentielles, très présentes à la fin du livre, on finit par m’énerver un peu.
 
Les personnages sont réels, c’est peut-être le plus grand atout de Tolstoï. Aucun n’est parfait, on peut tous les comprendre même si on ne va pas tous les aimer, ça dépendra vraiment de la façon dont on ressent les personnages, de ceux dont on se sent proche et ceux qui ont des défauts que nous ne serions pas capables de pardonner. Peut-on pardonner à Karénine d’être si froid, carré, cynique, prétentieux et plus tard ultra-religieux ? Peut-on pardonner à Vronskï d’être si égoïste, frivole, lâche et incapable d’assumer ses sentiments ? Anna de se perdre sans réfléchir, d’abandonner son fils, de se montrer si peu discrète, d’être si capricieuse ? Kostia de changer si fréquemment d’avis, d’être un peu naïf voire complètement guimauve avec Kitty, de se prendre la tête parfois pour rien du tout, et Kitty d’être souvent vaine et superficielle et souvent aveugle ? Mes persos préférés sont d’abord Anna, car j’ai toujours compris ses femmes qui fautent et chutent, même si je ne les apprécie pas toutes, par exemple je n’aime pas Emma Bovary, mais j’ai pu suivre tout du long l’évolution des pensées d’Anna et la plaindre. Je n’approuve pas toutes ses actions, loin de là, mais nous sommes tellement immergés dans son esprit qu’il est difficile de lui jeter la pierre. Stiva, son frère, parce qu’il me fait trop rire ! Et le prince Stcherbatzkï  aussi. On le voit très peu dans le livre mais il m’a fait penser à Mr Bennet dans sa façon d’être protecteur avec sa fille chérie, et il est railleur, perspicace, observateur. Il y a tout une flopée de persos très secondaires qu’il faut occulter au risque de se perdre au milieu d’eux. En se concentrant sur les Karénine, les Vronskï, les Oblonskï, les Lévine et les Stcherbatzkï, c’est déjà très bien.
 
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Cette histoire m’a passionnée, alors même que je la connaissais déjà grâce au film. J’étais heureuse de constater à quels points certains passages sont fidèles et de découvrir ceux qui ont dû être mis de côté dans le film. Je reverrai bientôt l’adaptation la plus récente et rajouterai un paragraphe sur le côté adaptation dans l’article que j’avais fait lors de la sortie du film. Généralement j’ai préféré les passages consacrés à Anna/Vronskï que ceux consacrés à Lévine/Kitty, même si j’avoue que certains moments dans la construction de leur histoire sont sublimes (la déclaration à la craie, la naissance de Mitia…)
 
J’ai été étonnée de constater à quel point l’écriture de Tolstoï est agréable. J’avais ramé à mort sur un petit roman de Nabokov, mais là ça coulait tout seul. Certes, c’est une belle plume, dans la plus pure tradition XIXème, mais contrairement à Balzac par exemple, qui se complaît dans les descriptions de lieux, Tolstoï préfère décrire une ambiance et décortiquer les caractères et les pensées, ce qui est bien plus passionnant pour moi. Mais ce n’est pas du Proust non plus, il n’y a pas de phrases interminables, mais la pensée est là, telle quelle, et c’est parfois effrayant tant Tolstoï semblait savoir lire dans les âmes. Son écriture est très agréable, avec des détails de la vie courante qui rendent les choses très vraies (le rêve de Stiva tout au début, dans le premier chapitre, m’a beaucoup impressionnée par exemple, ou le raisonnement d’Anna tout à la fin). En plus, il y a de l’humour (surtout grâce à Stiva et ce n’est pas très fréquent, mais c’était tout de même remarquable !) et des passages très forts émotionnellement.
 
"En outre, Stépan Arkadiévitch, qui aimait plaisanter, s’amusait parfois à étonner quelque interlocuteur pacifique en émettant l’avis que, si l’on s’enorgueillit d’avoir des ancêtres, il ne faut pas s’arrêter au prince Rurik, il faut remonter jusqu’au singe."
 
Anna Karénine est pour moi une lecture unique en son genre. Je n’avais jamais rien lu de tel (ou alors j’en ai lu, mais j’étais trop jeune pour m’en rendre compte, allez savoir). J’espère vraiment avoir l’occasion de le relire dans ma vie, en espérant comprendre certains passages qui m’ont échappés. Je ne regrette pas du tout les trois semaines de lecture et les pages cornées par le transport quasi-quotidien du roman, c’était une expérience magnifique et maintenant je sais que la littérature russe peut être abordée, et même qu’elle est belle. Prochaine étape : lire Guerre et Paix (un jour) et découvrir Dostoïevski (bientôt j’espère, j’ai Crime et châtiment dans ma PAL depuis le lycée).
 
 
 
"Il reconnut sa présence à la joie et à la crainte qui saisissaient son cœur. Debout à l’autre extrémité de la piste de patinage, elle causait avec une dame. Il n’y avait rien de particulier dans son vêtement ni dans sa pose, mais pour Lévine, la reconnaître dans cette foule était aussi aisé que de reconnaître une rose parmi les orties. Tout semblait éclairé par elle. Elle était le sourire qui illumine tout son entourage."
 
"Ils devaient mentir, tromper, dissimuler sans cesse, à cause des autres, bien que la passion qui les liait fût si forte que tous deux oubliaient tout ce qui n’était pas cet amour !"
 
"– A l’instant, je pensais la même chose : combien à cause de moi tu dois souffrir. Je ne puis me pardonner ton malheur.
– Moi, malheureuse ! fit-elle en s’approchant de lui et en le regardant avec un sourire plein d’amour. Moi je suis un être qui a faim et à qui l’on donne à manger. Il a peut-être froid, son habit est peut-être déchiré et il en a honte, mais il n’est pas malheureux. Moi, malheureuse ! Non, tu es mon bonheur !"

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Choses � dire

Dire quelque chose

Par Le Chat du Cheshire le Lundi 14 octobre 2013 à 21:14
Une très belle chronique !
L'ayant lu il n'y a pas très longtemps, j'ai bien l'histoire en tête contrairement à certaines autres œuvres où trop de temps a passé.
Anna est vraiment un très beau récit, très dur aussi, mais vraiment passionnant !
Par Demoiselle-Coquelicote le Lundi 14 octobre 2013 à 21:17
Merci ^^ Et c'est vrai que c'est assez dur, mais ça va, je n'en sors pas déprimée non plus.
Par Ptyx le Mardi 15 octobre 2013 à 15:24
Cela dit, Nabokov, ce n'est pas exactement un auteur russe: la moitié de son oeuvre, celle qui l'a assis comme un auteur majeur, a été écrite en anglais (dont le petit roman que tu évoques ;) ).
Dostoïevski, c'est un peu plus difficile à lire que Tolstoï, mais Crime et Châtiment est passionnant, bien sûr! Tiens, tu me donnes envie de continuer ses romans! Puis-je aussi te conseiller les Ames Mortes de Gogol et Le Maître et Marguerite de Boulgakov? :)
Par Demoiselle-Coquelicote le Mardi 15 octobre 2013 à 17:58
C'est vrai que Nabokov est plutôt russo-américain que 100% russe, mais tout de même. Merci pour les conseils ! Comme je te l'avais dit sur FB, je ne pense pas me replonger immédiatement dans la littérature russe quand même... Dans le cadre du challenge XIXème, je suis bien motivée pour continuer ma découverte de Zola !
Par Grignoteuse le Samedi 19 octobre 2013 à 14:03
Ton article est vraiment génial, il dit tout ce que je pense de ce roman et bien mieux que je n'aurais pu le faire. Je l'ai lu deux fois et à la deuxième lecture, j'ai préféré les passages avec Lévine et Kitty.

J'ai lu le début de Crime et châtiments il y a un moment (je ne possédais que la première partie) et j'avais beaucoup aimé. Je vais tâcher de le trouver en ebook car j'aimerais m'y remettre.
Par Scarlett Julie le Lundi 30 juin 2014 à 14:02
Ca y est, tu m'as convaincue ! Un jour, dans pas trop longtemps j'espère ^^, je lirai Anna Karénine !
J'ai toujours refusé de voir une adaptation cinématographique afin de découvrir pleinement l'histoire dont je connais les grandes lignes comme tous le monde :)
Merci pour ce bel article !
Par Demoiselle-Coquelicote le Lundi 30 juin 2014 à 15:04
Ça ne m'a pas gâché mon plaisir d'avoir vu le dernier film mais je comprends ton point de vue, généralement j'essaie aussi de lire le bouquin d'abord. En tout cas j'espère qu'il te plaira !
Par A-Little-Bit-Dramatic le Dimanche 1er mars 2015 à 19:40
J'ai lu ce livre l'été dernier et même si j'ai été très sensible au style et à l'histoire plutôt atypique j'ai tout de même trouvé que Anna Karénine était un roman conséquent et laborieux. Je ne suis pas entrée dans l'histoire aussi bien que dans Guerre et Paix, l'autre roman, magistral -et culte- de Tolstoï et je crois que je me suis même un peu ennuyée par moments. Pour autant, c'est une lecture que je suis très contente d'avoir effectuée car Anna Karénine reste un vrai monument de la littérature russe et internationale !!
Par Demoiselle-Coquelicote le Mardi 3 mars 2015 à 18:24
Je n'ose pas trop me lancer dans Guerre et paix, j'ai vraiment peur de ne pas aller au bout... Et aussi d'être déçue après mon coup de cœur pour Anna Karénine. Pourtant, je n'en entends que du bien !
 

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